Le conte du chat perdu s'était répandu jusque dans les montagnes, et l'on racontait qu'il y avait même engendré une curieuse fable, dont la conclusion semblait être objet à plaisanterie pour les humanoïdes dont c’était le domaine...
Si la fable était aussi obscure que le premier conte, sa morale portait visiblement des enseignements si profonds que quelques ménestrels - à l'esprit sans doute un brin dévoyé - s'empressèrent, dès qu'elle vint à leurs oreilles, de la retranscrire dans des mots un peu plus choisis et la transmettre aux peuples des plaines.Il était un chat, grassement nourri par les nombreuses souris qu'attiraient les greniers de son maître, emplis à foison par les récoltes abondantes et le bétail bien nourri que valaient au fermier les terres fertiles des plaines dans lesquelles il avait bâti sa ferme.
Le félidé, engraissé d'un gibier si abondant de rongeurs qu'il en était devenu un matou fort bien bâti, régnait sur les greniers et les champs de son maître dans la félicité, alternant longues siestes oiseuses et parties de chasse durant lesquelles il avait, comme ses congénères, coutume de s'amuser avec ses proies avant de les engloutir.
Vint un jour où le matou eut tant forci et se fut tant habitué à faire régner la terreur sur les mulots du voisinage, que, avec l'ingratitude commune à ceux de son espèce, il se lassa de sa vie facile dans les plaines, et commença à nourrir de plus hautes ambitions.
Dans les montagnes non loin de là vivait une meute de loups. Vint à l'esprit du chat qu'il serait tout à son avantage de défier et mettre à bas le chef de la meute. Il s'attirerait ainsi les cajoleries de son maître dont les moutons était parfois dérobés par la meute, mais, surtout, le matou avide s'imaginait-il bien accaparer comme territoire de chasse, en plus des plaines dont les aïeux de son maître avaient par le passé chassé les loups, les domaines montagnards des canidés.
Le félidé s'en partit donc défier le vieux loup, convaincu qu'il était de son aptitude à en venir à bout, avec toutes les victoires qu'il comptait contre les rongeurs du voisinage... Est-il utile de préciser qu'un serpent, qui résidait dans une forêt des environs, et avec lequel le matou, pour l'attrait partagé qu'ils ressentaient pour les souris, avait lié amitié, n'était pas étranger à la conviction que nourrissait notre gros matou de pouvoir défaire un loup ?
Mais il est des prédateurs auxquels les dieux ont attribué le rôle de dévorer toutes les autres créatures, fussent-elles les fléaux des mulots. Aussi, lorsque le chat jeta le gant au puissant carnassier, ce dernier, qui, pour prendre et conserver la tête de sa meute avait dû, au fil des années, batailler contre nombre d'autres loups - adversaires autrement plus redoutables qu'un simple matou -, éclata d'abord de rire.
Le canidé s'amusa un temps avec notre chat, lui enseignant ce qu'était la triste situation du rongeur aux prises avec les griffes d'un chat. Puis, las du peu d'attrait que représentait sa victime, le loup lui arracha une patte d'un coup de dents désinvolte, et retourna à sa meute.
Le matou ne s'était pas attendu le moins du monde à ce que les grands carnassiers des montagnes fussent si redoutables. Echaudé par l'expérience, il n'insista guère pour poursuivre ce duel inégal, et, la queue entre les jambes, il fuit en boitant se réfugier dans les bois de son compère le serpent.
Mais les loups n'aiment pas les serpents. Allez savoir pourquoi ! Sans doute une sagesse animale les pousse-t-elle à se méfier des langues fourchues... Et notre matou, s'il ne souhaite pas perdre une autre patte, serait sans doute bien inspiré de ne pas trop longtemps résider chez son ami écailleux, car une meute de carnassiers devrait sous peu s'abattre sur la forêt dans très peu de temps.
Quelle est la morale de cette histoire, me demanderez-vous ? Que la raison du plus fort est toujours la meilleure ? Que le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages que notre matou ? tous ces bourgeois qui veulent bâtir comme les grands seigneurs, tous ces petits princes qui ont des ambassadeurs, tous ces marquis qui veulent avoir des pages...
Que nenni !
Il semble que l'enseignement en soit simplement qu'un chat avisé ne se lie pas d'amitié à une créature au sang froid, car, sitôt notre matou arrivé dans les bois de son compère, le serpent, le voyant arriver sur trois pattes, l'éborgna.