Cela commence par un tremblement de terre. Rien d'important, une simple petite secousse, une broutille, à peine de quoi faire trembler les cimes des arbres et s'envoler quelques oiseaux.
Le silence qui s'ensuit, lui, est moins rassurant - bien au contraire, un sentiment de malaise tombe peu à peu sur la forêt. Une inquiétude s'empare des créatures arboricoles qui, d'un mouvement à l'unisson, commencent à fuir vers l'ouest. Un grand changement approche, ils le sentent.
Une pointe noire jaillit du sol entre deux pins. La terre se craquèle, la mousse se déchire, la végétation tremble et les feuilles des arbres se mettent à tomber. Une petite butte se forme autour de cette pointe, grandit, vomit de la terre fraîchement retournée sur les plantes alors qu'elle grandit, grandit - les arbres sur ses pentes tombent dans un craquement qui ne fait plus fuir que les créatures trop endormies ou trop sottes pour l'avoir fait avant. Quelques dizaines de mètres plus loin le même phénomène se produit, et encore, et encore, couvrant des lieues entières, un vague cercle de pointes noires sortant de terre. Aux bords nord et sud de ce cercle, deux collines plus raides, plus fortes, plus grandes, qui se muent en montagnes élevées là depuis le sein de la terre elle-même, géants surplombant les arbres insignifiants balayés par la modification du tapis ancestral de la forêt.
Dans un écroulement assourdissant, l'effondrement du sol à l'intérieur du cercle achève de commettre l'irréparable dans cette province déjà touchée par une guerre ayant abreuvé la terre de sang. Des crevasses et canyons apparaissent, aux bords abruptes, traîtresses, imprenables sans ailes, très - trop - faciles à défendre pour peu qu'on les garnisse de troupes. Et au milieu du cercle de carnage de la nature s'élève finalement une citadelle aux murs impossibles, à l'architecture parfaite, pure, élancée et tout à la fois d'une solidité à en couper le souffle au plus grand artisan nain. D'innombrables meutrières ornent ses faces, des remparts crénelés surplombent les seuls accès y menant, et les seuls accès en repartant mènent vers le coeur du Kal Saïtharak.
Le sol cesse de trembler, l'air se fige de nouveau. Est-ce enfin terminé? Cet affront au monde matériel, cette abomination au cycle de la nature a-t-elle décidé de s'arrêter là?
La poussière retombe puis, de chaque côté des chemins et du fond du grand canyon au centre des deux routes périlleuses menant à la base du fort s'élèvent, presque comme une arrière-pensée, ajoutée à la dernière minute, trois statues majestueuses d'êtres à la peau d'écailles, à la queue longue et reptilienne, à la gueule béante et au regard assassin. La base des statues se fond dans la roche autour, en faisant un passage obligatoire pour ceux qui voudraient atteindre la forteresse.
Apparemment satisfaite, la magie s'interrompt - plus aucun souffle de
mebhaighl ne parcourt l'air mais la forteresse, elle, est bien là - solide, et s'emplissant rapidement des pillards des Montagnes Sombres de toute taille.